HOMÉLIE POUR L'INSTALLATION
ET L'INAUGURATION DU MINISTÈRE PASTORAL DE
SON EXCELLENCE MONSEIGNEUR TERRENCE PRENDERGAST, SJ
COMME NEUVIÈME ARCHEVÊQUE D'OTTAWA
BASILIQUE-CATHÉDRALE NOTRE-DAME DOTTAWA

LE JEUDI 26 JUIN 2007

[Textes : Isaïe 61,1-3a.6a.8b-9; Éphésiens 4,1-7.11-13; Matthieu 20,20-28]

Chers frères et sœrs dans le Christ,

Permettez-moi tout d’abord de vous remercier, vous tous qui êtes venus de proche et de loin pour célébrer avec l’Église d’Ottawa ce jour heureux de son histoire, et pour vous joindre à moi en l’inauguration de mon ministère pastoral comme berger du troupeau du Christ en ce coin de pays.

Je veux premièrement souhaiter la bienvenue à Son excellence Monseigneur Luigi Ventura, Nonce apostolique au Canada, l’assurer de notre solidarité avec notre Saint-Père le Pape Benoît XVI. Excellence, veuillez avoir l’obligeance d’assurer Sa Sainteté des prières et des bons souhaits du clergé, des religieux et des religieuses, ainsi que des laïcs d’Ottawa en cette heureuse occasion.

De plus, je sais que je parle au nom de tous ceux et celles qui ont été touchés par son ministère lorsque j’exprime notre gratitude à Monseigneur Gervais pour ses dix-huit ans de leadership courageux et fervent en tant que huitième archevêque d’Ottawa. Puissiez-vous profiter des années de retraite qui s’offrent à vous, Monseigneur Marcel, et continuez d’être pour nous un phare témoin de la joie d’être au service du Seigneur! Que notre Dieu vous accorde plusieurs années de bonne santé ainsi que la sérénité paisible qui vient avec la certitude d’avoir servi fidèlement le Seigneur et son Église tout au long d’une vie.

Je suis heureux de souligner la présence de leurs Éminences les cardinaux Jean-Claude Turcotte de Montréal et Marc Ouellet de Québec, Primat de l’Église du Canada. Votre présence nous honore. Plusieurs liens affectifs unissent Ottawa et l’Église primatiale – qui célébrera bientôt le 350ème anniversaire de la nomination de son premier évêque, Monseigneur François de Laval et qui de plus sera l’hôte, l’an prochain, du 49ème Congrès eucharistique mondial. Le thème retenu pour cet événement est : « L’Eucharistie : Don de Dieu pour la Vie du monde ». Monseigneur Ouellet, nous avons hâte de célébrer avec vous et tous les fidèles de votre diocèse, l’an prochain.

Montréal est mon diocèse d’origine, et le cardinal Turcotte m’a souvent rappelé tout le trajet que j’ai parcouru depuis Ahuntsic, quartier de Montréal-Nord. Éminence, cette semaine, nos prières vous accompagnent puisque vendredi prochain, vous célébrerez vingt-cinq ans d’ordination épiscopale, et qu’aujourd’hui vous fêtez votre anniversaire de naissance.

Monseigneur André Gaumond, archevêque de Sherbrooke et président de la Conférence des évêques catholiques du Canada et Mgr Richard Grecco de Toronto et vice-président de la Conférence des évêques catholiques de l’Ontario ont bien voulu se joindre aux autres évêques afin de témoigner de notre solidarité dans le ministère épiscopal.

Parmi les concélébrants principaux nous avons parmi nous Monseigneur Paul Marchand, SMM de Timmins, Monseigneur Vincent Cadieux, OMI de Hearst, et Monsieur l’abbé James Tait, administrateur diocésain de Pembroke – les trois diocèses qui, avec notre archidiocèse, forment la province ecclésiastique d’Ottawa. Puissions-nous trouver ensemble les meilleures façons d’être ensemble témoins de la Bonne Nouvelle de Jésus.

Je salue les prêtres de l’Archidiocèse, collègues de l’évêque dans la tâche de guider le peuple de Dieu, ainsi que les diacres et les agents de pastorale qui travaillent avec eux. Que les années que nous passerons ensemble soient marquées des liens d’affection sincère, de vraie fraternité dans le Christ, de l’amour du peuple confié à nos soins.

En tant que prêtre et religieux moi-même, je salue les femmes et les hommes qui ont fait le don total de leur vie dans la vie religieuse, ceux et celles qui s’efforcent d’être une preuve vivante de la possibilité de préfigurer l’avènement du Royaume de Dieu par une vie de chasteté, de pauvreté et d’obéissance.

Mon salut le plus important, je vous l’adresse à vous tous – les membres laïcs de cet archidiocèse tant aimé de Dieu. Combien j’ai été heureux d’être appelé à vous servir en tant que votre père dans le Christ, votre frère dans la mission que nous partageons, et combien j’espère, avec le temps, devenir vraiment votre compagnon et votre ami sur ce chemin qui nous conduit au Royaume de Dieu. Je vous demande de prier pour moi afin que toutes les peurs et les angoisses que mon âme éprouve – de façon consciente ou inconsciente – disparaissent grâce à notre confiance commune dans l’aide de Dieu, l’étreinte de Jésus, la conduite de l’Esprit Saint, et l’intercession maternelle de Notre Dame, patronne de cette basilique-cathédrale.

Chacun de nous, quel que soit notre état de vie comme chrétien catholique – homme ou femme laïque, personne consacrée, agent ou agente de pastorale, diacre, prêtre, évêque – nous avons tous été appelés à suivre le chemin de la sainteté. Dans sa lettre aux Éphésiens, saint Paul nous met au défi « de suivre fidèlement l’appel reçu de Dieu : ayez beaucoup d’humilité, de douceur et de patience, supportez-vous les uns les autres avec amour; ayez à cœur de garder l’unité dans l’Esprit par le lien de la paix. » Puissent ces sentiments définir notre relation au long des jours, des mois et des années à venir!

Il y a une semaine, je suis venu pour qu’on me mette au courant des défis auxquels doit faire face l’Archidiocèse, et pour planifier cette semaine-ci de festivités. Comme j’avais un peu de temps libre, j’ai pris une marche après le souper du dimanche. Je suis parti de la résidence, derrière la cathédrale, et me suis promené autour de l’ambassade des Etats-Unis, le long du Musée des beaux-arts du Canada, vers le pont Alexandra qui joint Ottawa à Gatineau, les deux entités qui forment la Région de la capitale nationale. Dans un des parcs, j’ai lu sur un marqueur qu’Ottawa est dite « le deuxième chez-soi » de tout canadien et canadienne. J’hésite à croire que ce soit la perception de ceux et celles qui habitent dans le reste du Canada, mais ça m’a donné une façon de me voir ici – dans ma deuxième ville d’origine (peut-être bien ma quatrième, après Montréal, Toronto et Halifax!).

Je me suis avancé plus loin, empruntant des sentiers qui me seront bientôt plus familiers. Vous savez, ce que l’on voit à partir de certains sentiers est splendide. On peut apercevoir les édifices du Parlement, le grand ensemble de la Cour suprême, le Musée des civilisations et plusieurs édifices fédéraux situés de l’autre côté de la rivière. D’un autre poste d’observation, on voit l’ancien Hôtel de Ville d’Ottawa, on entrevoit la résidence du Premier ministre ainsi que Rideau Hall, et l’on devine les lumières du Parc Rockliffe, là où plusieurs ambassades ont élu domicile. Toutes ces structures parlent d’importance, d’autorité et même, de fait, de pouvoir.

Ici, nous voyons où sont situés les leviers du gouvernement, nous sommes mis au fait de la fonction publique qui emploie un si grand nombre de personnes. Il y a également d’autres institutions liées au commerce, aux banques, à la technologie, à l’éducation et à la recherche scientifique. Il doit être très exigeant, voire même enthousiasmant, de faire partie des rouages situés au cœur de la vie canadienne. Sans doute, après quelque temps passé dans la capitale nationale, on doit commencer à être imprégné de pensées de commandement; ou encore on devient conscient de son aptitude à changer des choses, à mener des projets à terme. Il est facile de sentir le besoin de laisser sa propre empreinte.

Alors que j’accueillais en moi ces impressions, mon esprit s’est tourné vers les textes de la liturgie du jour et vers la tâche que nous partageons, vous et moi, celle de proclamer la Bonne Nouvelle de Jésus – la réalisation des promesses annoncées par le prophète Isaïe dans la première lecture : « porter la bonne nouvelle aux opprimés, guérir ceux qui ont le cœur brisé, annoncer aux prisonniers la délivrance et aux captifs la liberté (…) consoler ceux qui pleurent. Au lieu de la cendre de la pénitence, mettre sur leur tête le diadème (…) les parfumer avec l’huile de joie; à ceux qui sont dans le désespoir, leur donner des habits de fête. »

Quels obstacles pourraient nous empêcher d’accomplir ces promesses? L’évangile du jour peut nous aider à faire la lumière sur nos motifs, sur la façon dont ceux-ci peuvent être ambivalents. En effet, le désir du Royaume de Dieu peut être dévié et devenir une occasion d’avancement personnel, de prestige et de statut.

Jacques et Jean, les fils de Zébédée, incitent leur mère à demander pour eux une position spéciale, soit de siéger l’un à la droite et l’autre à la gauche de Jésus dans son Royaume. En Marc, les frères demandent eux-mêmes ce privilège, mais ici ils passent par un intermédiaire – y aurait-il un lien avec la façon dont les choses se passent à Ottawa? Les dix autres prennent ombrage en entendant les demandes de Jacques et de Jean. Non pas – c’est évident – parce qu’ils étaient habités d’autres motifs, mais sans doute parce que la famille Zébédée les avait précédés dans la demande de pouvoir.

Or tous les Douze avaient accompagné Jésus depuis un certain temps, car ils étaient rendus près de Jérusalem, et Jésus venait d’annoncer pour la troisième et dernière fois l’imminence de sa Passion, de sa Mort et de sa Résurrection.

Dans ce passage, Jésus demande à Jacques et Jean s’ils peuvent boire à sa coupe, et ceux-ci répondent avec assurance : « Nous le pouvons. » Quelle merveille que cette ardeur juvénile! Jésus leur promet qu’ils auront part à sa Passion, mais il ne peut leur promettre quelle place ils occuperont dans le Royaume de Dieu. Dans ce domaine, même lui, tout Fils qu’il soit, est soumis au Père des cieux..

Ensuite, Jésus leur propose une façon de voir différente de celle qu’offre le monde du pouvoir politique : celle de l’humilité et du service. « Vous le savez : les chefs des nations (…) commandent en maîtres, et les grands font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi : celui qui veut devenir grand sera votre serviteur; et celui qui veut être le premier sera votre esclave. »

Toute cette description de la vie telle qu’elle doit être dans l’Église remonte à la personne du fondateur, à notre Seigneur lui-même, le Fils de l’homme : « Tout comme le Fils de l’homme est venu non pour être servi, mais pour servir, et pour donner sa vie en rançon pour la multitude », c’est-à-dire « pour libérer les captifs » – pour les aider à se détacher de la tyrannie des autres modèles de conduite et de relations.

Jésus a fait preuve d’une grande patience envers ses disciples, tout comme il le fait envers nous dans nos luttes pour faire nôtres ses enseignements sur la richesse et les honneurs, le mariage, le divorce et la famille; humilité et service – nous en trouvons de nombreux exemples dans le Nouveau Testament. Il nous guide à travers les enseignements de son Église qui, parce qu’elle est guidée par Dieu, interprète de façon exacte et claire son message pour le peuple qui vit aujourd’hui. Et dans ce cas-ci, non seulement en ce qui a trait aux questions qu’il a abordées, mais aussi par rapport aux questions qui touchent plusieurs aspects de la vie et de la nature humaine, bien que celles-ci ne soient pas détaillées dans les Écritures, mais que le magistère aborde en temps opportun : des questions tel le développement, la paix et l’environnement ainsi que d’autres plus précises – l’avortement, la recherche sur les cellules souche, le contrôle des maladies et la légitimité de programmes d’immunisation, et autres.

De toutes façon, les disciples du Christ, tels les apôtres qui reçoivent les enseignements de leur Seigneur, ont besoin d’encouragement pour adhérer aux conséquences liées à la suite d’un rédempteur crucifié, celui dont la mort et la résurrection offrent la vie nouvelle, qui seules nous rendent libres. Il y a certains aspects de nos vies où nous préférerions que ne pénètre pas l’appel de l’Évangile, du moins, pas à n’importe quel prix.

Bien qu’exagérée, l’histoire qui suit peut nous aider à saisir la tâche qui s’offre à nous, celle d’être entièrement convertis aux voies du Seigneur Jésus. Dans son livre publié en 1856 – peu de temps après la fondation de ce diocèse – Thomas Arnold écrit ces mots dans son livre The Christian Life :

« On rapporte qu’à une certaine époque dans certaines contrées, alors que règnait une profonde ignorance, certains convertis du paganisme qui se faisaient baptiser dans la foi du Christ, non pas en réalité mais seulement de nom, avaient l’habitude d’exclure leur bras droit du baptême. La logique derrière cette façon de faire était la suivante : ce bras-là, non consacré au service du Christ, pourrait exercer les œuvres de haine et de vengeance, œuvres auxquelles on renonce en prononçant les promesses du baptême. »

Quelle image puissante : ces guerriers entrant dans les eaux du baptême tenant bien haut leurs bras … empêchant quelque chose de leur vie d’être immergée en Dieu. Très pratique aussi. Pourquoi abandonner cette dimension de leur vie de guerrier dont la logique n’est pas défaite par l’Évangile? Comment en effet concilier la volonté de vaincre du guerrier et l’exigence d’abandon à Dieu?

Voilà une bonne histoire où nous pouvons trouver, je crois, un grand message de mise en question pour moi, pour vous, pour nous tous.

Le prêtre qui m’a partagé cette citation et cette histoire m’a avoué que dans son propre cas, il lui avait été relativement facile de donner sa dîme lorsqu’il recevait un salaire de prêtre, mais que la dîme était devenue beaucoup plus onéreuse lorsqu’il fut engagé comme professeur d’université et qu’il a de ce fait changé d’échelle salariale. Il nous a demandé d’imaginer sa main droite levée très haut, non point baptisée, pendant qu’il tenait son porte feuille dans cette main!

Nous voulons tous suivre le Christ, mais chacun de nous pourrait sans doute trouver des aspects qui sont encore inachevés, une partie où l’autre qui n’a pas encore été totalement remise entre les mains de l’auteur de la vie, de celui qui annonce la bonne nouvelle à ceux et celles qui sont tenus en esclavage, de celui qui proclame que le but de sa venue parmi nous est de nous libérer de toute forme d’esclavage, car il est le Sauveur et notre rédempteur, le Sauveur qui nous offre ici et maintenant dans cette Eucharistie, un avant-goût de la vie éternelle que nous goûterons pleinement dans le Royaume des cieux.

Au terme de ma marche, j’ai remarqué des gens qui sortaient de la basilique Notre Dame à la fin de la messe du dimanche soir. Plusieurs m’ont reconnu et m’ont présenté à leurs voisins : l’accueil chaleureux d’Ottawa envers son nouveau pasteur était commencé!

Cette église basilique est appelée cathédrale parce qu’elle contient la cathèdre, le siège de l’enseignement, que l’évêque occupe en tant que successeur des apôtres – uni au successeur de Pierre à Rome et à tous les évêques orthodoxes (dont l’enseignement est conforme au dogme) du monde en communion avec lui. Unis non pas pour une quelconque gloire personnelle ou un honneur, mais pour s’assurer que l’enseignement de Jésus garde sa vitalité pour nourrir les brebis parmi nous, pour aiguillonner, pour déranger, et pour consoler les brebis du troupeau du Christ.

Je vous demande de prier avec moi afin que cette portion de la vigne du Seigneur, l’Église dynamique et vivante d’Ottawa, soit témoin non pas seulement dans cette cathédrale, mais dans toutes les églises paroissiales, les missions et les oratoires situés sur son territoire, de prier donc pour qu’elle se voie toujours comme une Église servante. Puisse-t-elle être une Église dans laquelle les disciples actuels de Jésus luttent, de semaine en semaine, pour se laisser convertir par la manière de vivre et les enseignements de notre Seigneur Jésus Christ.

Nous ferons alors l’expérience de l’accomplissement des paroles finales du texte d’Isaïe entendu plus tôt, soit que l’alliance éternelle de Dieu habite parmi nous et que tous ceux qui nous voient proclament que nous sommes « un peuple que le Seigneur a béni ».

Que Dieu vous bénisse tous et toutes!